Comprendre et développer
la Personne, l'Entreprise, la Société
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3/ Vers un nouveau paradigme économique, social, politiqueNous sommes face à un enjeu de changement de civilisation. La mondialisation fait peur : la tentation du repli sur soi est grande.

Il nous faut sortir de ces prismes qui s'opposent, par exemple dans le champ politique le clivage libéralisme/socialisme, ou dans le champ social sous la forme syndicat/patronat. Pour cela, il s'agit de concevoir et d'installer, en plus des processus classiques de décision et de contrôle, un processus de réflexion interactive préalable à la décision.

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L'analyse qualitative transversale des différents territoires (régions françaises, pays d'Europe, pays du monde) montre que la clé de leur positionnement réside dans leur mode de gouvernance. Sur la durée, la différence de développement du lien social et de la performance sur un territoire se joue sur sa capacité à brasser de façon efficace plus ou moins de faits et d'idées. Les niveaux de lien social et de performance dépendent de l'inclination de chaque composante à assumer une plus ou moins grande diversité de sources d'informations, que ce soit de façon consentie volontairement ou imposée par les règles.

C'est donc l'agencement des pouvoirs et des contre-pouvoirs au sein du corps social qui induit à la fois la nature du savoir-être ensemble, qui dépend de la capacité à se parler pour formuler et prendre en charge des diagnostics pertinents, ainsi que de la qualité des savoir-faire, qui reposent sur la faculté collective à proposer, s'approprier et prendre en main des solutions innovantes.

 

 

 

 

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Les niveaux de performance et de lien social découlent ainsi de la capacité des territoires à :

- Mutualiser l'information et la réflexion en impliquant les acteurs dans le dialogue,

- Les mobiliser et les coordonner autour de l'intérêt général, en suscitant et en valorisant l'engagement pour le collectif.

Les niveaux de lien social et de performance dépendent donc tous les deux d'un paramètre commun : le mode de gouvernance, qui organise la circulation des informations afin que chaque fait, chaque idée, chaque expérience, chaque savoir-faire, chaque personne ou chaque énergie trouve la place qu'il mérite au profit de tous. Au regard de ces résultats, apparaît la caducité de la question qui consiste à savoir s'il faut d'abord développer le lien social pour ensuite pouvoir développer de la performance, ou l'inverse. Il nous faut donc sortir de ces deux prismes qui s'opposent, dans le champ politique selon le clivage libéralisme/socialisme, et dans le champ social sous la forme syndicat / patronat.

Une nouvelle grille de lecture de la société se fait ainsi jour : il ne s'agit plus de savoir s'il est nécessaire de développer d'abord de la performance pour construire ensuite du lien social, ou s'il est nécessaire de s'assurer d'abord d'une bonne qualité de lien social pour être ensuite capable de générer de la performance collective. L'enjeu le plus important pour tous ceux qui souhaitent développer le lien social et/ou la performance consiste à construire un étage complémentaire dans la gouvernance, qui autorise l'émergence d'un plus grand niveau de respect des personnes, des faits et des idées.

 

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Il s'agit de déterminer si, face aux dangers qui guettent et aux évolutions nécessaires pour s'adapter au mouvement permanent du monde, nous allons nous replier sur nous-mêmes, notre passé, nos savoirs, nos intérêts particuliers, nos proches, avec un mode de gouvernance qui concentre les pouvoirs en quelques mains que nous croyons « éclairées », ou si nous allons, tout au contraire, savoir organiser l'ouverture à toutes les personnes, tous les faits, toutes les idées.

Car, dans l'ère post-industrielle dans laquelle nous a plongé le multimédia, chacun d'entre nous reçoit chaque jour une quantité phénoménale de messages. Cette diversité de l'information forge autant d'opinions que de personnes : de plus en plus mûrs ou croyant l'être, nos concitoyens, qu'ils soient dirigeants ou dirigés, veulent s'exprimer et refusent d'adhérer a priori aux décisions, tant dans les sphères publiques et professionnelles, qu'associatives, syndicales et même privées.

Le citoyen, le salarié, l'actionnaire, le client, le fournisseur, l'adhérent, le militant, le bénévole veulent avoir accès à une information objectivée, mais souhaitent aussi s'exprimer. Cette évolution culturelle génère un niveau d'exigence élevé quant aux modalités de communication et d'interaction.

 

Le temps de l'explication ne suffit plus

Prendre le temps de l'explication ne suffit plus. Livrer un raisonnement, fut-il très éclairant, comporte plusieurs limites : certains peuvent être en désaccord, d'autres ne pas comprendre, d'autres enfin ne pas écouter parce qu'ils ont un préjugé sur l'émetteur, ou tout simplement parce qu'ils ont le sentiment de ne pas avoir été eux-mêmes entendus, ou de façon encore plus basique, parce que leur attention est captée par un autre émetteur au même moment.

Le législateur et l'exécutif, tout comme les chefs d'entreprise, les responsables syndicaux, politiques, associatifs, et même les parents, doivent tenir compte de cette culture nouvelle et se placer en situation d'écoute de cette multitude d'avis. Tout comme les entreprises les plus performantes ont su développer un nouveau mode managérial plus ouvert au dialogue, il nous faut renforcer la démocraticité[1] de nos processus législatifs et construire la loi en se plaçant à proximité et à l'écoute du citoyen. Il s'agit de dialoguer avec lui pour lui donner la parole et non pour lui donner raison. Cela ne conduira pas à aliéner la capacité de décision, mais à la renforcer.

Mais attention, si cette écoute et cette prise en compte de toutes les informations et de toutes les idées sont indispensables, elles ne sont cependant pas suffisantes. Après avoir écouté, le dirigeant est sensé avoir entendu et donc avoir compris : ayant donné la parole aux intérêts particuliers, il prend alors le risque d'avoir à leur donner raison, ou celui de ne pas être lui-même compris, pour avoir élaboré la synthèse d'un ensemble d'informations auxquelles tous n'auraient pas eu accès, et à devoir ainsi retomber dans l'explication et les risques qu'elle fait courir.

Aller plus loin que l'explication et l'écoute

Il convient donc d'aller plus loin que l'explication et l'écoute : il devient nécessaire de faire réfléchir ensemble toutes les parties prenantes, à travers un dialogue de qualité, qui garantira non seulement l'émergence d'innovations porteuses d'intérêt général, mais surtout leur appropriation par le plus grand nombre. Or, transcender les intérêts particuliers et forger une vision commune des contraintes et des projets supposent d'organiser la confrontation objective et constructive des différents avis et propositions des citoyens. L'enjeu est là : définir et mettre en œuvre une méthode de réflexion collective, pour irriguer la société d'une capacité à inventer et à se remettre en question de façon constructive.

Il s'agit de concevoir et d'installer, en plus des processus classiques de décision et de contrôle, un processus de réflexion interactive préalable à la décision. L'objet de ces processus doit être de consulter les « dirigés » (citoyens dans la cité, collaborateurs dans l'entreprise), non pas pour les interroger sur leur satisfaction vis-à-vis des décisions prises, ni pour mesurer leur adhésion à un projet défini sans eux, mais pour leur permettre de contribuer de façon active, en amont des décisions, d'une part à la formulation du diagnostic et des raisons éventuelles de la nécessité du changement, et d'autre part à l'étude comparative des recommandations et arbitrages possibles.

L'objectif est double : permettre aux personnes d'exprimer leurs attentes, leur vision, mais aussi leurs réticences et leurs craintes, et surtout s'assurer que tous, décideurs, experts etdirigés, aient accès à des tribunes d'un nouveau type, à partir desquelles ils puissent présenter leurs analyses, ambitions, actions, pratiques, projets pour pouvoir les optimiser ensemble.

Les sociétés modernes sont donc face à nouveau défi : comment assumer ces nouveaux vecteurs de mutualisation de l'information et en transposer les applications pour développer de meilleurs niveaux de vivre ensemble et de réussir ensemble ? Le grand débat national saura-t-il constituer ce nouveau modèle ?

Inventer une méthode de partage des connaissances

Dans tous les territoires et toutes les organisations publiques et privées, il va donc nous falloir inventer une méthode de partage des connaissances, par et avec le plus grand nombre. Nous voyons bien le lien direct entre dialogue et performances économiques et sociales. Car c'est en organisant des processus participatifs autorisant l'écoute de chacun que l'on comprend le niveau de conscience collective des contraintes et que l'on se donne le plus de chances de le faire progresser et d'identifier toutes les bonnes idées. Alors seulement des solutions nouvelles sont définies, qui traitent les problèmes au fond et sont appropriées par tous : le changement est alors construit par toutes les personnes rendues adultes par leur réflexion sur les contraintes et les alternatives possibles.

Mais évidemment, si le processus participatif transforme la personne en citoyen, organiser cette participation et donner la parole à des consommateurs exclusivement égocentrés serait contre-productif. Il y a donc bien sinon un préalable, du moins un corollaire aux processus participatifs : l'engagement des acteurs pour le collectif.

Quelle que soit la motivation initiale d'une personne, nous devons trouver comment utiliser ses compétences pour lui donner un rôle dans la société, une responsabilité de citoyen engagé pour la cité. L'observation des processus de responsabilisation montre que c'est en menant une action au service de l'intérêt général, en assumant une fonction qui nous dépasse, que nous prenons, peu à peu, mieux conscience de la complexité du monde qui nous entoure. C'est alors que nous acquérons une posture de responsabilité. Nous devons donc faire attention à ce que chacun autour de nous, dans nos entreprises, nos associations, nos syndicats, nos fédérations professionnelles, puisse satisfaire son intérêt particulier tout en poursuivant celui du collectif.

Ainsi, nous sommes face à un enjeu de changement de civilisation. La mondialisation fait peur : la tentation du repli sur soi est grande. L'histoire se raconte par les guerres et les exemples de philosophes et inventeurs qui, ayant eu raison avant l'heure, furent punis d'être trop en avance. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de systèmes qui font primer le passé sur l'avenir, qui bloquent l'anticipation, dans lesquels s'engager en toute bonne foi pour les autres revient à passer pour un candide.

Nous allons devoir faire preuve de créativité et de pragmatisme pour inventer des méthodes de réflexion collective qui permettront d'élaborer et de partager des constats objectifs, reçus et appropriés par tous, et de tendre ainsi vers l'émancipation de la condition humaine. Il s'agit de mettre au point les processus qui favoriseront un plus haut niveau d'implication de chacun dans la construction d'une société plus juste et plus performante, dans la construction de solidarités intergénérationnelles, interethniques, interculturelles tant à proximité que dans les espaces nationaux, européen et mondial.

La démocratie citoyenne

Il ne s'agit pas ici d'une utopie ou d'une incantation, mais bien d'une méthode : observer le terrain, écouter beaucoup, échanger les informations, croiser les analyses, maîtriser les processus de dialogue et de réflexion collective pour identifier les racines des problèmes, les meilleures idées et les meilleures pratiques, afin de permettre aux décideurs, mais aussi à chaque composante du corps social, de prendre les décisions les plus éclairées puis, chacun à son niveau, de les mettre en œuvre là où il se trouve.

L'objet de la seconde partie de ce rapport sera justement de présenter plus en détail les principes et le mode opératoire d'un nouveau mode de gouvernance, la démocratie citoyenne. Retracer d'abord l'histoire trimillénaire du continent européen nous donnera la perspective nécessaire pour comprendre la responsabilité des gouvernants et citoyens des pays de l'Union pour le développement de cette évolution indispensable.

NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livre les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (Les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise et la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

 

Chronique du 24/01/2019 La tribune