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Chronique 54 - Élections présidentielles : qui peut l’emporter ?

En France, la figure du chef l’emporte sur le projet. Les acteurs politiques doivent s’opposer pour s’imposer. Pour devenir chef d’État, il faut créer son parti.

Le système politique français est si imperméable aux idées nouvelles qu’il oblige les porteurs de projets alternatifs à le renverser. Depuis la chute des Capétiens en 1792, les Français ont ainsi renversé 16 régimes successifs.

 

Date

Régimes politiques

Jusqu’en 1789

Monarchie absolue de droit divin

1789 à 1791

Assemblée constituante

1791 à 1792

Monarchie constitutionnelle

1792 à 1794

1ère République

1795 à 1799

Directoire

1799 à 1802

Consulat

1802 à 1804

Consulat à vie

1804 à 1815

1er Empire

1815 à 1830

Restauration monarchique

1830 à 1848

Monarchie de Juillet

1848 à 1852

2ème République

1852 à 1870

2nd Empire

1870 à 1940

3ème République

1940 à 1944

État français

1944 à 1946

GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française)

1946 à 1958

4ème République

1958 / aujourd’hui

5ème République

 

Ce mode d’évolution par la rupture systémique est le produit de l’absence de débat serein. Ce fonctionnement se reproduit en cascade dans toutes les composantes de la société, à commencer par les partis politiques. Voilà pourquoi les Présidents successifs de la 5ème République, ont tous créé leur propre parti, à l’exception de François Hollande :

  • Charles de Gaulle crée le Rassemblement du Peuple Français (RPF) au lendemain de la Guerre, puis l’Union pour la nouvelle République (UNR) en 1958.
  • Valéry Giscard d’Estaing crée, la Fédération Nationale des Républicains Indépendants (FNRI) en 1966, puis l’Union pour la Démocratie Française (UDF) en 1978.
  • Jacques Chirac transforme l’UNR en Rassemblement pour la République (RPR) en 1976.
  • François Mitterrand s’accapare en 1971 le Parti socialiste deux ans après sa création.
  • Nicolas Sarkozy prend d’assaut l’UMP (Union pour un Mouvement Populaire) en 2004, lorsqu’Alain Juppé est rendu inéligible alors qu’il avait réinventé le RPR deux ans plus tôt.
  • En 2012, si François Hollande n’a pas créé le Parti Socialiste, il en maîtrisait néanmoins tous les réseaux pour en avoir été pendant douze ans le premier secrétaire.
  • En 2017, Emmanuel Macron (EM) crée La République En Marche (LR EM).

De toute évidence, en France, l’accès au sommet de l’État dépend avant tout de la capacité à créer et maîtriser un parti politique, au-delà même de proposer un projet. Il en va différemment dans les autres grandes démocraties, composées de partis politiques plus pérennes. Par exemple :

  • Au Royaume-Uni, le parti conservateur a été fondé en 1830 et le parti travailliste en 1900,
  • Aux Etats-Unis, le Parti Démocrate date de 1824 et le Parti Républicain de 1854,
  • Le paysage politique allemand est dominé par des partis créés avant même la Loi fondamentale de 1949 : le Parti social-démocrate (SPD) créé dès 1875, l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti libéral-démocrate (FDP), fondés respectivement en 1945 et 1949.

La clé de la pérennité de ces partis réside dans des méthodes de sélection des leaders qui obligent leurs différentes composantes à une dialectique au leur sein même. Cette autorégulation interne permet une régénération par l’intégration d’idées nouvelles portées par des acteurs nouveaux. Ainsi, aux Etats-Unis : le Parti Républicain était le plus innovant sur le plan social lors de la Guerre de Sécession, pendant laquelle le Républicain Abraham Lincoln s’opposait aux Démocrates en prônant l’abolition de l’esclavage ; tandis que depuis la crise économique de 1929, c’est le Parti Démocrate qui se démarque par ses propositions sociales.

En France, le parti étant créé par un chef pour sa propre carrière, l’appareil rejette toute idée qui pourrait déstabiliser son fondateur. Excluant des instances internes les porteurs de projets alternatifs, le dirigeant maîtrise le programme politique, qu’il adapte à ses ambitions personnelles. Ne permettant ni pluralisme ni confrontation des idées, ce fonctionnement interne ne permet de construire que des analyses et des solutions imparfaites. La dialectique étant impossible à l’intérieur de l’organe politique, tout candidat à la fonction suprême doit construire à son tour son propre appareil.

 

Pour autant, bien sûr, la création d’un parti ne suffit pas pour l’emporter, à l’exemple du Modem (Mouvement Démocrate) de François Bayrou, de l’Union des Démocrates et Indépendants (UDI) de Jean-Louis Borloo, ou encore du Front National par Jean-Marie Le Pen. La vie des partis étant parallèle à celle de la carrière de leur chef, ils disparaissent avec leur créateur.

En 2022, Parti Socialiste et UMP (rebaptisé en Les Républicains en 2015, mais sans refondation structurelle ni intellectuelle) sont orphelins de leur dirigeant-fondateur : ils paraissent donc voués à disparaître. La victoire se jouera entre les créateurs de parti qui se font face : Macron-LREM, Le Pen-Rassemblement National (refondation, 2018), Mélenchon-France Insoumise (création, 2016), Valérie Pecresse-Libres (création 2019) si elle parvient à rassembler au-delà de LR et Eric Zemmour (création fin 2021 ?) … s’il se révèle capable de fédérer talents et moyens… ou tout autre acteur qui y parviendrait, dont Xavier Bertrand qui peut encore transformer sa Manufacture en catalyseur d’énergies électorales.

 

Mais attention à ne pas rester dans la mythologie française du sauveur : si l’homme (/femme) providentiel résonne avec l’écume de notre histoire, ses résultats ne sont en vérité jamais à la hauteur des attentes. Aussi, ne nous trompons pas d’enjeu : quel que soit l’élu(e), la méthode de gouvernance reste la clé de la construction d’une société meilleure. Sans vrai débat public sur l’Emploi, la Santé, l’Éducation, l’énergie (…) : il n’y aura encore et toujours pas de vraies réformes !

 

 

Chronique du 29/09/2021 La Tribune

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