Organiser le dialogue
 
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Chronique 53 - Réseau social, source d’inertie sociale ou de transformation !?!!

Les plateformes digitales transpercent la légitimité des dirigeants et transforment leur rôle.

L’abstention électorale augmente. C’est un devoir démocratique et républicain que d’inverser ce mouvement de fond. Aussi faut-il comprendre pourquoi, scrutin après scrutin, les français sont plus nombreux à préférer la rue à l’isoloir. Cela revient à appréhender l’impact des moyens récents de communication interactive et donc le potentiel des réseaux sociaux.

L’information immédiate a fait apparaître et proliférer de nouveaux acteurs

Après les mass médias, les plateformes interactives ont permis à de nouvelles pratiques d’émission et de réception de messages de se répandre. De nouveaux types d’acteurs sont apparu.

 

  • Le simplificateur : la possibilité technique de s’adresser à tous engendre la nécessité de simplifier les messages. Or, comme Saint-Exupéry l’indiquait, « La perfection, c’est quand il n’y a plus rien à enlever », viser l’excellence est loin d’être un exercice simple ! En effet, réduire la complexité en apparence ne la gomme pas en réalité : taire les contraintes ne les corrige pas. Au contraire, la vulgarisation rapide oblige au raccourci cognitif. Même si l’émetteur est sincère et veut parler vrai, alléger son propos revient à jouer sur les mots et à masquer une partie des enjeux et donc de la vérité. Pour l’auditoire, le monde réel reste alors voilé. Aussi, la foule reste dans le flou. Elle ne peut exercer son esprit critique pour discerner les faits, et encore moins leurs causes et leurs conséquences. Ces émetteurs simplificateurs sont légion…lequel d’entre nous ne l’a d’ailleurs jamais été... ? Leur talent d’illusionniste leur permet de neutraliser les oppositions spontanées, mais pas l’adhésion durable.
  • Le sommaire : la possibilité technique de réaction immédiate développe l’envie de réagir sans délai ni recul. Celui qui s’exprime de façon précipitée ne prend pas le temps de la réflexion. Son message est alors vif, brusque et péremptoire. De telles plongées dans la facilité intellectuelle établissent alors des positions hâtives qu’il lui faudra défendre face à d’autres acteurs du même type. Or, pour avoir asséné son avis dans l’espace public, en changer plus tard reviendrait à écorner son intégrité à ses propres yeux. Il n’y a alors plus de limites à la tolérance pour soi-même et à l’intolérance pour autrui. Voilà pourquoi nombre d’internautes assènent leurs impressions premières comme si elles étaient des pures vérités définitives. Ainsi, prisonniers des émotions initiales, les échanges entrent dans une spirale de vulgarité intellectuelle, voire de grossièreté. Cette logique de surenchère primaire interdit tout débat. Il suffit de lire quelques commentaires sur les réseaux sociaux pour mesurer l’omniprésence de ces récepteurs sommaires. Entiers, ils transigent peu et rejettent tout ou partie de la politique en bloc.
  • Le chercheur : pour certains, l’accès au savoir universel via son téléphone de poche développe l’envie et le réflexe de vérifier l’information. Peu à peu, celui qui cherche à comprendre acquiert de nouvelles connaissances et développe son intelligence des domaines qu’il creuse. Mieux encore : avec l’établissement de liaisons entre les différents sujets, il aborde pas à pas la complexité du monde qui l’entoure. C’est là le chemin de la remise en cause des opinions faciles et des certitudes non démontrées. Cette perception de l’immensité de son ignorance et de l’infinité des phénomènes abonde encore à l’envie d’apprendre, contribue à la lucidité et suscite l’humilité. Avec modestie, on remet alors en cause son propre savoir. Là est la source de l’appétit de découvrir les savoirs et les idées des autres. Cet exercice de Gai savoir Nietszchéen ouvre l’espoir de l’émergence du Surhomme capable de comprendre l’humanité et désireux de contribuer à l’accomplissement positif de son destin collectif. Ainsi, l’apprenti chercheur active la clé de de la recherche ininterrompue de la recherche l’intérêt général : il entre alors dans la citoyenneté active au quotidien ! Bien rares sont encore ceux d’entre nous qui sont déjà parvenus à ce stade de maturité… Quelle que soit leur position dans leur parcours d’initiation, habitués qu’ils sont à l’interaction quotidienne, ils ne souscrivent plus à un discours tout fait auquel ils ne peuvent rien ajouter : pour adhérer, ils veulent comprendre ; pour comprendre, ils veulent interagir.

  • L’organisateur : coincé entre des émetteurs simplificateurs qui voilent la réalité et des récepteurs sommaires qui ne prennent pas le temps de la regarder en face, chacun éprouve la difficulté de cerner les sujets qui se succèdent toujours plus vite. Si la tâche est ardue en solitaire, elle l’est beaucoup plus encore en collectif. En pratique, exceptionnels sont les cas de co-construction d’un raisonnement objectif de qualité. Aussi, chacun raisonne de son côté et campe sur ses positions. Or, il est impossible de trouver une solution à un problème qui ne se pose pas. Ainsi, sans diagnostic partagé, il reste impossible de bâtir un programme commun. Aussi, même s’ils portent des projets pertinents, les responsables ne peuvent pas les mettre en œuvre car les conditions sociales d’appropriation des enjeux ne sont pas réunies. En définitive, les décideurs ne sont pas en position de décider… ! Voilà pourquoi, pour tenter d’interagir, certains YouTubers par exemple invitent leurs spectateurs à commenter leurs vidéos. Mais, alors que ce type d’appel n’est que le préalable d’un vrai dialogue, l’ouverture d’un Processus W, il ne donne encore malheureusement jamais lieu à une suite. Les organisateurs de réflexion collective ne sont pas encore ordinaires… !

 

Dans l’entreprise, les dirigeants détiennent le porte-monnaie : ils peuvent supprimer la prime, voire l’emploi de leurs salariés récalcitrants pour mettre en œuvre leur énergie, voire pour forcer leur soumission sinon leur adhésion. Mais, sans organisateur de réflexion collective, ce mode de management ne garantit pas la victoire des meilleures idées ni la mise en œuvre des meilleurs projets. Ne pas associer les parties prenantes à l’analyse revient à ne pas activer leur part d’apprenti chercheur, et donc à les laisser dans une position de récepteur sommaire. C’est laisser la porte grande ouverte à la perte de temps, d’innovation, d’argent et de mieux-être pour tous.

 

Quant aux élus, en démocratie, ils ne peuvent prendre des décisions auxquels leurs électeurs ne sont pas encore prêts. Empêchés par l’inertie sociale des citoyens qui se comportent en récepteurs sommaires, ils sont eux-mêmes contraints à l’inertie politique. Pire : comme leurs imperfections de messagers simplificateurs et même leur impuissance en tant que décideur sont désormais visibles au grand jour, ils sont perçus comme irresponsable… et ils perdent leur légitimité. Ceux qui ne les croient plus ne votent plus pour eux. D’où la montée de l’abstention !

Seuls des animateurs de réflexion collective pourront organiser la prise en mains collective des mutations énergétiques, digitales, climatiques, démographiques, alimentaires, économiques, technologiques, sanitaires... Il faut donc remplacer les messagers simplificateurs par les organisateurs de réflexion collective afin que ceux-ci parviennent à leur tour à faire émerger l’apprenti chercheur qui sommeille en chaque récepteur sommaire.

 

Il faut donc outiller et former des bataillons d’organisateurs de réflexion collective afin qu’ils prolifèrent et animent de vrais dialogues partout où ils se trouvent. Alors, ce nouveau type de dirigeants sera capable de mettre au point avec l’aide de tous des décisions innovantes et ambitieuses, puis de les mettre en œuvre avec l’adhésion et la participation de tous ! Alors, la légitimité des dirigeants sera refondée, le mouvement d’abstention s’inversera et la démocratie retrouvera son lustre.

 

Mais attention : le temps est compté. S’ils veulent rester en démocratie, les décideurs devront s’être déjà métamorphosés lorsqu’adviendront les crises annoncées. Sinon, la nécessité de gérer dans l’urgence ne laissera d’autre choix que l’installation d’un système à caractère despotique.

 

Chronique du 22/09/2021 La Tribune

 

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